Extrait de "Pour une République
des Maires ! Le vivre-ensemble à l’épreuve de la crise"
Jean-Louis Sanchez - L'Harmattan
Citoyenneté, solidarité, gouvernance... un projet de société qui repositionne les maires non plus seulement comme acteurs politiques mais également comme acteurs de civilisation. Car la question de l’invention d’une nouvelle civilité est bien à l’ordre du jour.
Il y a quelques années,
Edgar Morin et Sami Naïr lançaient un défi, celui de définir une nouvelle civilité dans un monde de plus en plus complexe et agressif. (Voir NAÏR Sami, MORIN Edgar, Politique de civilisation, Editions Arléa, 1997)
Longtemps oubliée,
l’idée d’une politique de civilisation trouve aujourd’hui une nouvelle résonance, avec la perception généralisée de la vulnérabilité de nos sociétés, sur le plan économique et écologique.
Face à l’omniprésence du système concurrentiel et aux excès de l’individualisme et du consumérisme, la nécessité de donner un contenu positif à l’interdépendance des peuples et des individus s’accroît.
Et lorsque c’est ce choix qui prévaut, il s’exprime à travers une ambition : parfaire le sens du modèle républicain.
Après que le XIXèmesiècle ait promu la Liberté et le XXèmel’Egalité, le XXIèmesiècle pourrait se donner la responsabilité de construire une société plus fraternelle. C’est l’hypothèse de Jacques Attali. (Voir ATTALI Jacques, Fraternités. Une nouvelle utopie, Fayard, 1999)
La Fraternité peut être en effet bien autre chose qu’une démarche individuelle ou une dynamique de clan ou de communauté. Elle peut être l’épine dorsale d’un véritable projet de société. A condition bien sûr de bien s’entendre sur
la notion de Fraternité, en particulier au regard d’un concept voisin mieux ancré dans la culture française : celui de Solidarité.
Solidarité et Fraternité : quitte ou double
Les deux concepts de Fraternité et de Solidarité ont entretenu depuis 1848 une relation. Si la Fraternité l’a emporté dans la symbolique républicaine au XIXèmesiècle, c’est la Solidarité qui s’est jusqu’à présent imposée dans le discours politique et l’imaginaire collectif. Pourtant, il faut l’affirmer avec force : loin de s’opposer à la Solidarité, la Fraternité l’englobe et l’enrichit.
L’incontournable solidarité de droits
La solidarité traduit avant tout l’engagement juridique de la société envers les plus faibles.
Elle est indispensable et chaque avancée sociale doit être saluée, d’abord pour la réponse qu’elle apporte aux personnes en difficulté, mais aussi parce qu’elle contribue à la cohésion de la société. On a tendance à l’oublier quand on s’interroge sur ses coûts
mais une société sans solidarité est une société éclatée qui laisse la part belle aux communautarismes quels qu’ils soient.
L’homme délaissé est contraint de s’enfermer dans un groupe prédéterminé parfaitement étanche au reste de la société. On est alors aux antipodes du contrat social, bâti sur l’appartenance de l’homme à un ensemble quelles que soient ses
origines, ses croyances et ses facultés.
C’est pourquoi il est heureux que sur le terrain de la solidarité,
la France compte parmi les pays les plus avancés et que cette volonté n’ait cessé de s’accroître. Le passage de l’assistance à la reconnaissance de droits s’est en effet poursuivi et amplifié tout au long du XXème siècle, tout récemment encore avec l’adoption de la Couverture maladie universelle (CMU) ou de l’Allocation personnalisée pour l’autonomie (APA) par exemple. Et les français encouragent ce mouvement puisque
les trois quarts d’entre eux considèrent notre système de protection sociale comme un modèle. Les français sont plus satisfaits de leur système national de protection sociale que les européens en général. Même si deux tiers des français jugent leur système de protection sociale trop coûteux, trois-quarts d’entre eux pensent qu’il offre une couverture suffisante et qu’il peut servir de modèle à d’autres pays. (Source : Eurobaromètre 2006, Centre d’analyse stratégique, Les réalités sociales françaises à l’aune européenne,octobre 2007.)
Pour autant, contrairement à une pensée dominante depuis trente ans, la solidarité de droits ne suffit pas à faire société. En effet, prospérité et individualisme aidant, nous avons progressivement fondé la solidarité sur des dispositifs et des normes, en la distinguant de la citoyenneté et des solidarités spontanées de voisinage. Ce faisant, nous avons paradoxalement, par l’affaiblissement du corps social, renoncé inconsciemment à un outil de défense de nos droits.
En n’encourageant pas la fraternité concrète, nous avons fait le deuil d’une notion qualitative de la solidarité, fondée sur le rapport à l’autre.
La nécessaire solidarité d’implication
Or les phénomènes sociaux ne se résument pas à des questions de droits.
On l’a dit, les personnes âgées souffrent bien souvent d’un manque de vie sociale. Les aides matérielles dont elles disposent ne suffiront pas à y remédier.
On l’a dit aussi, l’isolement relationnel aggrave la vulnérabilité des familles et des enfants.
L’intervention de professionnels ne suffit pas si elle ne permet pas d’inscrire durablement la famille dans le tissu social.
C’est vrai de toutes les problématiques sociales.
L’isolement, la solitude et le mal-être condamnent à l’impuissance nos dispositifs sociaux, si ingénieux soient-ils, si la société française n’entretient pas suffisamment les valeurs de respect, d’écoute et d’entraide.
Autrement dit si la société française ne retrouve pas sa capacité à intégrer par la concrétisation de la fraternité.
C’est dire si la solidarité et la fraternité ont partie liée. Loin d’être une menace pour notre système social, la fraternité est au contraire la condition de son efficacité.
C’est aussi la condition de sa survie si l’on considère la massification des processus d’exclusion.
Au-delà de toute polémique il faut bien reconnaître que
notre système de solidarité est confronté à des difficultés de financement majeures.
C’est une raison supplémentaire pour ne plus se contenter de traiter les phénomènes d’exclusion.
Tout nous invite aujourd’hui à s’engager beaucoup plus activement dans la prévention des risques d’exclusion. Et de ce point de vue, si la lutte contre le chômage doit bien entendu être une priorité,
la redynamisation du lien social constitue un levier d’action que l’on aurait tort de négliger.
La fraternité apparaît donc bien comme un enrichissement du concept de solidarité associant la solidarité de droits et la solidarité d’implication.
La fraternité comme synthèse de la liberté et de l’égalité
C’est cette conviction qui s’est exprimée en 1999, à la veille du changement de siècle et de millénaire, à travers
« l’Appel à la Fraternité » lancé par une centaine de personnalités, issues du monde politique et associatif.
Fondé sur le refus d’une société de plus en plus déstabilisée par la précarité économique mais aussi par la précarité relationnelle et identitaire,
ce manifeste appelait les institutions mais aussi chaque citoyen à s’impliquer plus directement dans la reconstruction du vivre-ensemble.
L’Appel à la fraternité
Il s’agissait au fond de promouvoir une relecture exigeante de la devise républicaine, à partir du lien dialectique qui unit ses trois composantes.
Comme l’excès de liberté peut nuire à l’égalité, l’excès d’égalité peut nuire à la liberté. C’est pourquoi la liberté et l’égalité ne trouvent leur pleine justification que dans leur référence à la fraternité.
Dès le XIXe siècle, dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville rappelait l’importance du lien entre les membres d’une société : « Dans les sociétés démocratiques modernes, et en raison de l’accès à la liberté, les droits ont rendu les citoyens indépendants les uns des autres. Pour que les hommes s’humanisent, il faut que parmi eux se développe l’art de s’associer. Dans une société démocratique, les hommes peuvent se perdre au lieu de se voir, il faut donc les rapprocher, c’est-à-dire les amener à concourir à une œuvre commune ».
On ne le dira jamais assez, une société désunie est une société désarmée. Aussi pour les signataires de l’Appel, il ne s’agissait pas seulement d’une quête vertueuse mais d’une quête de survie pour notre modèle de société.
Les libertés individuelles et collectives, l’égalité des droits et des chances doivent contribuer à la performance du vivre ensemble sous peine d’être progressivement remises en question par la progression de l’indifférence et du rejet de l’autre.
La fraternité comme nouvel horizon de l’action municipale
Pourtant, malgré la diversité étonnante de ses signataires, cet Appel suscitera peu d’écho, comme si les convictions du moment sur la performance de notre modèle de développement ne pouvaient tolérer l’appel au changement.
I
l faudra attendre 2004 et sa reconnaissance comme « Grande cause nationale», par le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, pour qu’une véritable chance de diffusion lui soit offerte.
Les initiatives prises au cours de l’année 2004 par le Collectif associatif porteur de cette Grande cause seront axées sur la mobilisation du monde local et de ses acteurs.
Et ce n’est pas un hasard si les maires, observateurs et acteurs de proximité par excellence, ont été immédiatement disponibles pour relayer l’Appel auprès de leurs concitoyens.
Près de sept-cents maires, dont deux tiers des maires des grandes villes, ont en effet signé une Charte de la fraternité issue de l’Appel. Ces maires se sont ainsi saisis du concept de fraternité pour donner une ambition nouvelle à la question du lien social.
Trois directions sont proposées dans cette charte :
-
La valorisation de la convivialité, de l’écoute et de l’entraide entre tous les habitants, à travers la multiplication des occasions d’échanges
-
Le renforcement des dynamiques intergénérationnelles, à travers la participation généralisée des plus âgés à la mission éducative et la lutte contre l’isolement des personnes dépendantes
-
L'encouragement à l’engagement citoyen, à travers la mise en place d’un service communal de promotion et d’organisation du bénévolat.
Et pour inscrire ces initiatives dans une démarche pérenne, les maires s’engageaient à impulser l’élaboration d’un projet global pour leur ville visant à irriguer l’ensemble des politiques locales d’un objectif commun :
le développement du lien social et des solidarités de proximité.
Il s’agit donc d’une étape importante, nécessaire mais non suffisante.
Il reste maintenant à concrétiser les engagements pris. Et c’est possible : l’avenir de la fraternité sur le terrain municipal semble s’inscrire dans un contexte favorable. En effet il y a dix ans, l’Appel à la fraternité et son plaidoyer pour l’éthique pouvaient être vécus comme décalés et éloignés des certitudes du moment.
Aujourd’hui, avec la précarisation amplifiée de notre société, les choses se présentent différemment.
Chacun prend conscience de la fragilité des équilibres économiques et écologiques.
Chacun découvre l’ampleur des dégâts engendrés par le repli sur soi, avec la progression de l’isolement, de l’intolérance et de la violence ordinaire.
Et l’on commence à admettre que s’il ne peut y avoir de fraternité sans sécurité, il ne saurait y avoir de sécurité sans fraternité.
Progressivement se diffuse le sentiment que si l’Etat peut favoriser le vivre-ensemble, celui-ci résulte d’abord de la volonté de tous. Autrement dit, comme l’avait annoncé
Edgar Morin : avec la prise de conscience de la vulnérabilité vient le temps de la redécouverte de l’autre.
L’époque est donc propice pour interroger notre modèle de société. La réapparition du mot « fraternité » dans les discours politiques et dans les médias montre que le concept est devenu « tendance ». C’est un signe positif, à condition que la fraternité n’irrigue pas seulement les discours mais se traduise par la multiplication d’initiatives susceptible de provoquer un mouvement de toute la société.
L’action municipale peut donc être déterminante, mais à condition que toutes les « forces vives » du pays redécouvrent aussi la modernité du triptyque républicain.
C’est bien là que se situe le nouvel enjeu de la France des lumières:
après la Liberté et l’Egalité,
bâtir la Fraternité du local, du national et,
par l’exemplarité,
de l’universel.